C'est une de mes jolies réussites. Elle survient après une série de quatre millésimes difficiles. Vinificateur à la mode, je me demandais si je n'étais pas devenu ringard. Haut-Marbuzet 1995 m'a rassuré sur mes capacités.
Bien sûr. L'homme croit très vite qu'il est meilleur que les autres. Son assurance et ses certitudes l'empêchent alors de progresser. Je me suis reposé sur les techniques que j'avais mises au point, croyant par exemple que les fûts neufs suffisaient pour faire un grand vin.
Je n'ai pas été à la pointe des techniques modernes, comme l'éclaircissage ou la thermorégulation. Quatre millésimes m'ont fait prendre conscience de tout cela et 1995 a permis mon come-back.
Absolument, je revendique ainsi le titre de pionnier du bois neuf, et ce dès 1970. Entre 1970 et 1985, mes recherches ont porté sur la relation entre le terroir et les différents types de bois. Tous les autres se sont ensuite servis de mes travaux. Je pense aussi avoir été l'un des premiers à récolter à surmaturité.
Pour un fou et un marginal. Car mon vin avait un goût unique. La suspicion s'est très vite installée, notamment au niveau de la régularité de mes millésimes, car, jeunes, ils étaient tous marqués par ces notes de chêne que personne ne connaissait.
A l'époque, pratiquement aucune propriété ne s'intéressait à la vinification. Une seule chose comptait : produire le maximum de vin possible. A ce sujet, j'ai aussi été un des premiers à pratiquer une sélection.
C'est vrai. Mais je dois beaucoup à la presse viticole : les Bettane et autres Parker. Eux ont compris mes vins. Cela m'a permis de me constituer une clientèle particulière de 25.000 amateurs.
Oui, mon vin plaît aux gens qui n'ont pas besoin de toute une culture pour apprécier un vin. Car il y a deux approches : la cérébrale et la voluptueuse.
Les cérébraux se disent : Ce vin sera merveilleux, et j'en jouirai la prochaine fois. Mais de prochaine fois en prochaine fois, la plupart des vins meurent.
Qu'attendent les voluptueux d'un vin ? En jouir quand il le boivent, et le boire pour en jouir de nouveau. Haut-Marbuzet, que l'on peut boire et apprécier dès sa prime jeunesse, est clairement un vin pour voluptueux.
C'est ma chance, et je l'ignorais. Au départ, j'ai cherché à faire le vin que j'aimais, en le façonnant. Mais ce vin, au goût si particulier, ne reste sous mon influence que durant ses cinq premières années. Puis il évolue pour devenir le vin de son terroir, un grand terroir de Saint-Estèphe.
On peut devenir mégalo lorsqu'on fait ce qu'on aime, et que suffisamment de gens approuvent vos choix. J'exerce un métier fabuleux qui me permet de créer quelque chose tous les ans, en complicité avec un partenaire, le terroir, qui me laisse toute la gloire. Il y a de quoi devenir mégalo !
Cela dit, je sais que la réalité de mon vin est celle de mon terroir. Alors qu'il est de bon ton d'investir dans d'autres régions, je ne le fais pas, car je ne suis pas sûr de retrouver ce partenaire majeur qui va tout faire, comme ici, à Haut-Marbuzet.
Je n'y suis pas favorable, car ils sont tout le contraire d'un vin populaire. Etre viticulteur, c'est produire le vin que l'on aime avec son terroir. Si l'on commence à opérer des sélections, c'est que l'on est insatisfait de sa vigne. J'aurais pu, en 1993 ou 1994, faire un meilleur vin si, au lieu de produire 1.000 barriques, j'en avais fait 600.
Mais alors, pourquoi ne pas en faire 200, voire 50 ? Tout cela n'a pas de sens. A moins de faire un vin hors norme, à un prix hors norme.
Haut-Marbuzet reste un vin populaire. Ses 25.000 adeptes achètent une ou deux caisses par an. Grâce à eux, je n'ai jamais connu de crise grave. Alors que mon vin était, il y a 15 ans, plutôt cher (62 Frs la bouteille de Haut-Marbuzet en 1992 contre 58 Frs pour Cos d'Estournel), les choses ont bien changé. L'an dernier, Cos est sorti à 500 Frs, Haut-Marbuzet à 100 Frs.
Lorsque j'ai vu cette explosion des prix, je me suis interrogé. Mais en augmentant le prix de mon vin, je me coupais de ma clientèle, ce qui aurait été une grave erreur.
Oui, mais pourquoi ? Tout simplement parce qu'à une époque, la place de Bordeaux ne voulait pas de mes vins. J'ai donc commencé à vendre en direct, sur la France. Je ne suis passé par le négoce que bien plus tard, pour l'exportation.
Et encore, c'est lui qui est venu à moi, parce que Parker avait fait de mon vin une marque prévendue aux Etats-Unis. Sur 200.000 bouteilles produites au château, les deux tiers sont vendus en direct à une clientèle régulière.
Parce qu'il est très contraignant, il faut dépenser une énergie folle pour recevoir les visiteurs. Et cela ne peut fonctionner que si le système est mis en place progressivement. Au début, je n'avais que 30.000 bouteilles à vendre, ma clientèle s'est développée en même temps que mon vignoble.
La place de Bordeaux commercialise une centaine de crus, les plus connus. Les autres font ce qu'ils peuvent pour écouler leur production. Les grands châteaux pourraient commercialiser leur vin directement s'ils le voulaient, mais ils respectent la tradition.
Il faut partager Bordeaux en trois catégories : l'élite, recherchée dans le monde entier et pour laquelle il n'y a pas de limite de prix, les petits vins qui rencontrent des difficultés énormes, et tout ce qui se situe au milieu. Il faut que chacun trouve sa place dans la hiérachie du vin.
Tout le monde ne peut pas faire du Château Latour, et même si on le pouvait, ce ne serait pas souhaitable. Comme il n'y a pas la place pour cinq cents restaurants trois étoiles en France, il n'y a pas la clientèle pour cinq cents Château Latour.
Je fais ce pour quoi je crois être fait, ne sachant rien faire d'autre. Je n'aime que ça. Une vie ne se justifie que par inquiétude et espérance, c'est l'histoire du vigneron.
Enfin, j'ai une relation charnelle avec ma vigne qui, je crois, m'a choisi. Ce qui me fait courir, c'est le prochain millésime.